19/07/2008

Perfidie, crime de guerre et abus de l'emblème de la Croix-Rouge

Pour avoir travaillé une bonne dizaine d'années en situation de conflit sous la protection de l'emblème de la Croix-Rouge, j'affirme qu'en abuser est extrêmement grave parce que cela affaiblit sa valeur, incite les parties en conflit à ne plus le respecter et risque fort de coûter la vie à des innocents (au sens de personnes protégées) qui se sont mis ou ont mis les leurs sous la protection de cet emblème : des civils, des blessés, des sanitaires. Ce n'est ni une plaisanterie ni un caprice d'humanitaire. En plus, ce principe de base du droit humanitaire internationnal découle directement de l'oeuvre d’Henri Dunant (et de son Comité).*

C'est se laisser aller sur une pente dangereuse que de justifier un crime par un autre, de peser l'un à l'aune de l'autre. Ou même de justifier l’usage de méthodes prohibées par le but recherché. Le droit humanitaire établit des règles pour tous, dès lors qu’ils prennent part à un conflit armé, qu’il soit interne ou international. En Colombie, toutes les parties y compris le gouvernement parlent depuis des dizaines d’années de conflit armé.

Alors oui, il ne fait aucun doute que la prochaine fois, le milicien, le guérillero et même le soldat (puisque nous l’avons fait, les autres le peuvent aussi !) aura un affreux doute à la vue d’un hélicoptère, d’un véhicule ou d'un homme portant l’emblème protecteur de la Croix-Rouge. Et comme la décision de tirer ou non doit parfois se prendre très rapidement et dans un état de stress, certains tireront parce qu’ils auront à l’esprit les exemples d’abus.

Les autorités colombiennes reconnaissent la violation et l’attribuent à une initiative individuelle. Chacun est libre de croire cette version ou non. EIles n’ont, à ma connaissance, pas ouvert de procédure judiciaire ni même disciplinaire. Dont acte. Mais il est des commentateurs qui tentent de minimiser la violation, de l’excuser ou même de la justifier. Même si c’est leur droit le plus strict de l’exprimer, je pense que cette position est juridiquement fausse et éthiquement insoutenable.


* « Tout usage qui n’est pas expressément autorisé par le droit humanitaire constitue un abus de l’emblème. (...) la perfidie, qui consiste à utiliser l’emblème en temps de conflit pour protéger des combattants ou du matériel militaire ; l’usage perfide de l’emblème constitue un crime de guerre dans un conflit armé tant international que non international. L’abus de l'emblème à titre protecteur en temps de guerre met en péril le système de protection instauré par le DIH."
(site du CICR : http://www.icrc.org/web/fre/sitefre0.nsf/html/5QKLEB)